documents complémentaires, Argumentation (corpus)


Corpus : Les auteurEs prennent la parole

Texte 1 : Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, (1949)

Comment les femmes auraient-elles jamais eu du génie alors que toute possibilité d’accomplir une œuvre géniale – ou même une œuvre tout court – leur était refusée ? La vieille Europe a naguère accablé de son mépris les Américains barbares qui ne possédaient ni artistes ni écrivains : « Laissez-nous exister avant de nous demander de justifier notre existence », répondit en substance Jefferson5. Les Noirs font les mêmes réponses aux racistes qui leur reprochent de n’avoir produit ni un Whitman ni un Melville6. Le prolétariat français ne peut non plus opposer aucun nom à ceux de Racine ou de Mallarmé. La femme libre est seulement en train de naître ; quand elle se sera conquise, peut-être justifiera-t-elle la prophétie de Rimbaud : « Les poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme –jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète elle aussi ! La femme trouvera l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses, nous les prendrons, nous les comprendrons7 ». Il n’’est pas sûr que ces « mondes d’idées » soient différents de ceux des hommes puisque c’est en s’assimilant à eux qu’elle s’affranchira ; pour savoir dans quelle mesure elle demeurera singulière, dans quelle mesure ces singularités garderont de l’importance, il faudrait se hasarder à des anticipations bien hardies. Ce qui est certain, c’est que jusqu’ici les possibilités de la femme ont été étouffées et perdues pour l’humanité et qu’il est grand temps dans son intérêt et dans celui de tous qu’on lui laisse enfin courir toutes ses chances.

5 Thomas Jefferson (1743-1826) : président des Etats-Unis, qui a contribué à la rédaction de la Déclaration d’indépendance.
6 Célèbres auteurs contemporains.
7 Lettre à Pierre Demeny, du 15 mai 1871 (note de l’auteur)

Texte 2 : Lettres d’une Péruvienne, XXXIV, Françoise de Graffigny (1747).

Les Lettres d’une Péruvienne furent au milieu du XVIIIe siècle un vrai succès de librairie. Elles connurent plus de quarante éditions en cinquante ans et furent traduites en cinq langues. Reprenant la veine exotique et le style épistolaire employés par Montesquieu dans Les Lettres persanes, (1721) Madame de Graffigny dénonce les travers de la société sous la plume fictive de Zilia, jeune Péruvienne exilée en France, qui écrit à son frère Aza resté au Pérou.

Je ne sais quelles sont les suites de l’éducation qu’un père donne à son fils : je ne m’en suis pas informée. Mais je sais que du moment que les filles commencent à être capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse, pour leur apprendre à vivre dans le monde ; que l’on confie le soin d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d’en avoir, et qui sont incapables de leur former le cœur qu’elles ne connaissent pas.

Les principes de la religion, si propres à servir de germe à toutes les vertus, ne sont appris que superficiellement et par mémoire. Les devoirs à l’égard de la divinité ne sont pas inspirés avec plus de méthode. Ils consistent dans de petites cérémonies d’un culte extérieur, exigées avec tant de sévérité, pratiquées avec tant d’ennui, que c’est le premier joug dont on se défait en entrant dans le monde, et si l’on en conserve encore quelques usages, à la manière dont on s’en acquitte, on croirait volontiers que ce n’est qu’une espèce de politesse que l’on rend par habitude à la divinité.[…]

Régler les mouvements du corps, arranger ceux du visage, composer l’extérieur, sont les points essentiels de l’éducation. C’est sur les attitudes plus ou moins gênantes de leurs filles que les parents se glorifient de les avoir bien élevées.[…]

Quand tu sauras qu’ici l’autorité est entièrement du côté des hommes, tu ne douteras pas, mon chez Aza, qu’ils ne soient responsables de tous les désordres de la société. Ceux qui, par une lâche indifférence, laissent suivre à leurs femmes le goût qui les perd, sans être les plus coupables, ne sont pas les moins dignes d’être méprisés ; mais on ne fait pas assez d’attention à ceux qui, par l’exemple d’une conduite vicieuse et indécente, entraînent leurs femmes dans le dérèglement, ou par dépit ou par vengeance. Et en effet, mon cher Aza, comment ne seraient-elles pas révoltées contre l’injustice des lois qui tolèrent l’impunité des hommes, poussée au même excès que par leur autorité ? Un mari, sans craindre aucune punition, peut avoir pour sa femme les manières les plus rebutantes, il peut dissiper en prodigalités, aussi criminelles qu’excessives, non seulement son bien, celui des enfants, mais même celui de la victime qu’il fait gémir par l’indigence, par une avarice pour les dépenses honnêtes, qui s’allie très communément ici avec la prodigalité. Il est autorisé à punir rigoureusement l’apparence d’une légère infidélité, en se livrant sans honte à toutes celles que le libertinage lui suggère. Enfin, mon cher Aza, il semble qu’en France les liens du mariage ne soient réciproques qu’au moment de la célébration, et que dans la suite les femmes seules y doivent être assujetties.

Je pense et je sens que ce serait les honorer beaucoup de les croire capables de conserver de l’amour pour leur mari, malgré l’indifférence et les dégoûts dont la plupart sont accablées. Mais qui peut résister au mépris ?

Texte 3 : Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, Olympe de Gouges, Septembre 1791

Avant propos

Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’oeil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’oeuvre immortel. L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus. Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne A décréter par l’Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.

Préambule

Les mères, les filles, les soeurs, représentantes de la Nation, demandent à être constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaltérables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration constamment présente à tous les membres du corps social leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mours et au bonheur de tous. En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage dans les souffrances maternelles reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les droits suivants de la femme et de la citoyenne :

Article 1 : La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être

Texte 4 : Discours sur le bonheur, Madame du Châtelet, 1779.

La sagesse doit avoir toujours les jetons à la main: car qui dit sage dit heureux, du moins dans mon dictionnaire; il faut avoir des passions pour être heureux; mais il faut les faire servir à notre bonheur, et il y en a auxquelles il faut défendre toute entrée dans notre âme. Je ne parle pas ici des passions qui sont des vices, telles que la haine, [la vengeance, la colère; mais l’ambition], par exemple, est une passion dont je crois qu’il faut défendre son âme, si on veut être heureux; ce n’est pas par la raison qu’elle n’a pas de jouissance, car je crois que cette passion peut en fournir; ce n’est pas parce que l’ambition désire toujours, car c’est assurément un grand bien, mais c’est parce que de toutes les passions c’est celle qui met le plus notre bonheur dans la dépendance des autres; [or moins notre bonheur dépend des autres] et plus il nous est aisé d’être heureux. Ne craignons pas de faire trop de retranchement sur cela, il en dépendra toujours assez. Par cette raison d’indépendance, l’amour de l’étude est de toutes les passions celle qui contribue le plus à notre bonheur. Dans l’amour de l’étude se trouve renfermée une passion dont une âme élevée n’est jamais entièrement exempte, celle de la gloire; il n’y a même que cette manière d’en acquérir pour la moitié du monde, et c’est cette moitié justement à qui l’éducation en ôte les moyens, et en rend le goût impossible.
Il est certain que l’amour de l’étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu’à celui des femmes. Les hommes ont une infinité de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien d’autres moyens d’arriver à la gloire, et il est sûr que l’ambition de rendre ses talents utiles à son pays et de servir ses concitoyens, soit par son habileté dans l’art de la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement, ou les négociations, est fort au-dessus de [celle] qu’on peut se proposer pour l’étude; mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire, et quand, par hasard, il s’en trouve quelqu’une qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l’étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état. […]
J’ai dit que l’amour de l’étude était la passion la plus nécessaire à notre bonheur; c’est une ressource sûre contre les malheurs, c’est une source de plaisirs inépuisable, et Cicéron a bien raison de dire: Les plaisirs des sens et ceux du cœur sont, sans doute, au-dessus de ceux de l’étude; il n’est pas nécessaire d’étudier pour être heureux; mais il l’est peut-être de se sentir en soi cette ressource et cet appui.

 Corpus 2, Les hommes s’engagent? (Séquence 2: la question des femmes)

« Femmes, soyez soumises à vos maris », Voltaire, 1768

« Elle (la maréchal de Grancey) passa quarante années dans cette dissipation, et dans ce cercle d’amusements qui occupent sérieusement les femmes ; n’ayant jamais rien lu que les lettres qu’on lui écrivait, n’ayant jamais mis dans sa tête que les nouvelles du jour, les ridicules de son prochain, et les intérêts de son cœur. Enfin, quand elle se vit à cet âge où l’on dit que les belles femmes qui ont de l’esprit passent d’un trône à l’autre, elle voulut lire. Elle commença par les tragédies de Racine, et fut étonnée de sentir en les lisant encore plus de plaisir qu’elle n’en avait éprouvé à la représentation : le bon goût qui se déployait en elle lui faisait discerner que cet homme ne disait jamais que des choses vraies et intéressantes, qu’elles étaient toutes à leur place ; qu’il était simple et noble, sans déclamation, sans rien de forcé, sans courir après l’esprit ; que ses intrigues, ainsi que ses pensées, étaient toutes fondées sur la nature : elle retrouvait dans cette lecture l’histoire de ses sentiments, et le tableau de sa vie.

On lui fit lire Montaigne : elle fut charmée d’un homme qui faisait conversation avec elle, et qui doutait de tout. On lui donna ensuite les grands hommes de Plutarque : elle demanda pourquoi il n’avait pas écrit l’histoire des grandes femmes.

L’abbé de Châteauneuf la rencontra un jour toute rouge de colère. « Qu’avez-vous donc, madame ? » lui dit-il.

— J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je crois, quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai jeté le livre.

— Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul ?

— Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très impoli. Jamais Monsieur le maréchal ne m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à vivre. Était- il marié ?

— Oui, madame.

— Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire : Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous les mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez ?

« Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit : « Du côté de la barbe est la toute-puissance. »

Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! Parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j’ai peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité. »

L’Ecole des femmes, 
Acte III, scène 2, Molière, 1663

Scène 2: ARNOLPHE, AGNES

ARNOLPHE, assis.
Agnès, pour m’écouter, laissez là votre ouvrage:
Levez un peu la tête, et tournez le visage:
(Mettant le doigt sur son front.)
(…)
Le mariage, Agnès, n’est pas un badinage:
A d’austères devoirs le rang de femme engage;
Et vous n’y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine et prendre du bon temps.
Votre sexe n’est là que pour la dépendance:
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité;
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne;
L’une en tout est soumise à l’autre, qui gouverne;
Et ce que le soldat, bien qu’on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité;
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne;
L’une en tout est soumise à l’autre, qui gouverne;
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d’obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère,
N’approche point encor de la docilité,
Et de l’obéissance, et de l’humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
Lorsqu’il jette sur elle un regard sérieux,
Son devoir aussitôt est de baisser les yeux,
Et de n’oser jamais le regarder en face
Que quand d’un doux regard il lui veut faire grâce.
C’est ce qu’entendent mal les femmes d’aujourd’hui;
Mais ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui.
Gardez-vous d’imiter ces coquettes vilaines
Dont par toute la ville on chante les fredaines,
Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
C’est-à-dire d’ouïr aucun jeune blondin.
Songez qu’en vous faisant moitié de ma personne,
C’est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne,
Que cet honneur est tendre et se blesse de peu,
Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;
Et qu’il est aux enfers des chaudières bouillantes
Où l’on plonge à jamais les femmes mal vivantes.
Ce que je vous dis là ne sont point des chansons;
Et vous devez du coeur dévorer ces leçons.
Si votre âme les suit et fuit d’être coquette,
Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette;

Mais, s’il faut qu’à l’honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon;
Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
Et vous irez un jour, vrai partage du diable,

Bouillir dans les enfers à toute éternité, Dont veuille vous garder la céleste bonté! ( …)

Louis-Sebastien Mercier, Tableau de Paris, chp 845, 1781-1788

[Dans son Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier observe les comportements de la société tout entiere, dans le chapitre 845, il se préoccupe de la question des femmes en livrant une réflexion hardie pour l’époque.]

Si l’on ne défend point aux femmes la musique, la peinture, le dessin, pourquoi leur interdirait-on la littérature ? ce serait dans l’homme une jalousie honteuse que de repousser la femme dans l’ignorance, qui est un véritable défaut avilissant. Quand un être sensible a reçu de la nature une imagination vive, comment lui ravir le droit d’en disposer à son gré ?

Mais voici le danger. L’homme redoute toujours dans la femme une supériorité quelconque ; il veut qu’elle ne jouisse que de la moitié de son être. Il chérit la modestie de la femme ; disons mieux, son humilité, comme le plus beau de tous ses traits ; et comme la femme a plus d’esprit naturel que l’homme, celui-ci n’aime point cette facilité de voir, cette pénétration. Il craint qu’elle n’aperçoive en lui tous ses vices et surtout ses défauts.

Dès que les femmes publient leurs ouvrages, elles ont d’abord contre elles la plus grande partie de leur sexe, et bientôt presque tous les hommes. L’homme aimera mieux toujours la beauté d’une femme que son esprit ; car tout le monde peut jouir de celui-ci.
L’homme voudra bien que la femme possède assez d’esprit pour l’entendre, mais point qu’elle s’élève trop, jusqu’à vouloir rivaliser avec lui et montrer égalité de talent ; tandis que l’homme exige pour son propre compte un tribut journalier d’admiration. […]

Ainsi, à travers tous les compliments dont l’homme accable une femme, il craint ses succès, il craint que sa fierté n’en augmente et ne mette un double prix à ses regards. L’homme veut subjuguer la femme tout entière, et ne lui permet une célébrité particulière que quand c’est lui qui l’annonce et qui la confirme. Il consent bien qu’elle ait de la réputation, pourvu qu’on l’en croie le premier juge et le plus proche appréciateur.

Corpus : L’humanisme (séquence 1)

Document 1 :

« Je voudrais aussi qu’on fut soucieux de lui choisir un guide qui eut plutot la tete bien faite que bien pleine et qu’on exigeat chez celui-ci les deux qualites, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportat dans l’exercice de sa charge d’une maniere nouvelle.

On ne cesse de criailler a nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre role, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le precepteur corrigeat ce point de la methode usuelle et que, d’entree, selon la portee de l’ame qu’il a en main, il commencat a la metre sur la piste2, en lui faisant gouter les choses, les choisir et les discerner d’elle- meme, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il ecoute son disciple parler a son tour. Socrate et, depuis, Arcesilas3 faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. »4

Il est bon qu’il le fasse troter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’a quel point il doit se rabaisser pour s’adapter a sa force. Faute d’apprecier ce rapport, nous gatons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des taches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures pueriles du disciple et les guider est l’efet d’une ame elevee et bien forte. Je marche de maniere plus sure et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maitres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une meme facon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si diferentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent a peine deux ou trois qui recoltent quelque veritable proft de leur enseignement.

Qu’ils ne demande pas seulement a son eleve de lui repeter les mots de la lecon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du proft qu’il en aura fait, non par le temoignage de sa memoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’eleve viendra apprendre, qu’il le lui fasse metre en cent formes et adaptees a autant de sujets diferents pour voir s’il l’a des lors bien compris et bien fait sien, en reglant l’allure de sa progression d’apres les conseils pedagogiques de Platon3. Regorger6 la nourriture comme on l’a avalee est une preuve qu’elle est restee crue et non

assimilee. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la facon d’etre et la forme de ce qu’on lui avait donne a digerer. »

1. Un homme capable de bien juger.
2. Le mot piste evoque l’apprentssage,

3. Penseur et philosophe grec qui enseignait.
4. Citaton latne : « l’autorite de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps a ceux qui veulent s’instruire » phrase de Ciceron, De natura deorum, l, 5.
5. designe le maitre.
6. Regurgiter.

Montaigne, Les Essais, Livre l, chapitre XXVI, « Sur l’institution des enfants « , adapte et traduit du français du XVIe siècle par A. Lanly © ed. Champion, 1989.

Document 2 :

« Pour cete raison, mon fls, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintlien. Deuxièmement le latn. Et puis l’hébreu pour les letres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétque et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore pett, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutlités. Du droit civil, je veux que tu saches par coeur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu.

« Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latns, sans mépriser les talmudiques et cabbalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes letres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Epîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortr de cete tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la

chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs afaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu metes en applicaton ce dont tu as profté, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens letrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs.

« Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui metre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cete vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afn que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédicton avant de mourir. Mon fls, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septème jour du mois de mars. Ton père, Gargantua. »

François Rabelais, Pantagruel/Gargantua, 1532

Document 3 :

« Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent a l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser des leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratque des langues. Les tout- petts y accedent sans aucun efort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquerir qu’au prix d’un grand efort. Les jeunes enfants y sont pousses, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitaton, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis – rien de plus delicieux – les fables des poetes. Leurs seduisants atraits charment les oreilles enfantnes, tandis que les adultes y trouvent le plus grand proft, pour la connaissance de la langue autant que pour la formaton du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant a ecouter pour un enfant que les apologues d’Esope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmetent pas moins des preceptes philosophiques serieux ? Le proft est le meme avec les autres fables des poetes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont ete transformes par l’art de Circe en pourceaux et en d’autres animaux. Le recit le fait rire mais, en meme temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, a savoir : ceux qui ne sont pas gouvernes par la droite raison et se laissent emporter au gre de leurs passions ne sont pas des hommes mais des betes. Un stoicien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le meme enseignement est donne

par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multpliant les exemples, tant la chose est evidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poeme bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comedie ? Fondee sur l’etude des caracteres, elle fait impression sur les non-inites et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructfs que l’on s’etonne de voir ignores meme aujourd’hui par ceux qui sont reputes les plus savants. On y rencontre enfn des sentences breves et atrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se repandait dans le peuple. »

Erasme, De l’education des enfants, 1529

Document 4 :

 

Raphaël, l’ecole d’Athènes, 1510