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Corpus 2: La mort au théâtre. Qu’ont d’extraordinaire ces différentes morts au théâtre ?

TEXTE 1 : Hernani, Victor Hugo, Acte V, scène 6, 1830

HERNANI

Hélas ! qu’as-tu fait, malheureuse ?

DONA SOL

C’est toi qui l’as voulu.

HERNANI

C’est une mort affreuse !

DONA SOL

Non. Pourquoi donc ?

HERNANI

Ce philtre au sépulcre conduit.

DONA SOL

Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?

Qu’importe dans quel lit ?

HERNANI

Mon père, tu te venges

Sur moi qui t’oubliais !

Il porte la fiole à sa bouche.

DONA SOL, se jetant sur lui.

Ciel ! des douleurs étranges !…

Ah ! jette loin de toi ce philtre ! – Ma raison

S’égare. Arrête! Hélas ! mon don Juan, ce poison

Est vivant ! ce poison dans le cœur fait éclore

Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !

Oh ! je ne savais pas qu’on souffrît à ce point !

Qu’est-ce donc que cela ? c’est du feu ! Ne bois point !

Oh ! tu souffrirais trop !

HERNANI, à don Ruy.

Oh ! ton âme est cruelle !

Pouvais-tu pas choisir d’autre poison pour elle ?

Il boit et jette la fiole.

DONA SOL

Que fais-tu ?

HERNANI

Qu’as-tu fait ?

DONA SOL

Viens, ô mon jeune amant,

Dans mes bras.

Ils s’asseyent l’un près de l’autre.

Est-ce pas qu’on souffre horriblement ?

HERNANI

Non.

DONA SOL

Voilà notre nuit de noces commencée !

Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?

HERNANI

Ah !

DON RUY GOMEZ

La fatalité s’accomplit.

HERNANI

Désespoir !

O tourment ! Doña Sol souffrir, et moi le voir !

DONA SOL

Calme-toi. Je suis mieux. – Vers des clartés nouvelles

Nous allons tout à l’heure ensemble ouvrir nos ailes.

Partons d’un vol égal vers un monde meilleur.

Un baiser seulement, un baiser !

Ils s’embrassent.

DON RUY GOMEZ

O douleur !

HERNANI, d’une voix affaiblie.

Oh ! béni soit le ciel qui m’a fait une vie

D’abîmes entourée et de spectres suivie,

Mais qui permet que, las d’un si rude chemin,

Je puisse m’endormir ma bouche sur ta main !

DON RUY GOMEZ

Qu’ils sont heureux !

HERNANI, d’une voix de plus en plus faible.

Viens, viens… Doña Sol… tout est sombre…

Souffres-tu ?

DONA SOL, d’une voix également éteinte.

Rien, plus rien.

HERNANI

Vois-tu des feux dans l’ombre ?

DONA SOL

Pas encor.

HERNANI, avec un soupir.

Voici…

Il tombe.

DON RUY GOMEZ, soulevant sa tête qui retombe.

Mort !

DONA SOL, échevelée, et se dressant à demi sur son séant.

Mort ! non pas ! nous dormons.

Il dort. C’est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.

Nous sommes couchés là. C’est notre nuit de noce.

D’une voix qui s’éteint.

Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.

Il est las.

Elle retourne la figure d’Hernani.

Mon amour, tiens-toi vers moi tourné…

Plus près… plus près encor…

Elle retombe.

DON RUY GOMEZ

Morte ! – Oh ! je suis damné.

Il se tue.

TEXTE 2 : Dom Juan, Molière, Acte V, scènes 5 et 6, 1665.

SCÈNE V

DOM JUAN, UN SPECTRE en femme voilée, SGANARELLE.

LE SPECTRE, en femme voilée.— Dom Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel, et s’il ne se repent ici, sa perte est résolue.

SGANARELLE.— Entendez-vous, Monsieur?
DOM JUAN.— Qui ose tenir ces paroles? Je crois connaître cette voix.

SGANARELLE.— Ah, Monsieur, c’est un spectre, je le reconnais au marcher.

DOM JUAN.— Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c’est.

Le Spectre change de figure, et représente le temps avec sa faux à la main.

SGANARELLE.— Ô Ciel! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure?

DOM JUAN.— Non, non, rien n’est capable de m’imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c’est un corps ou un esprit.

Le Spectre s’envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

SGANARELLE.— Ah, Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.

DOM JUAN.— Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir, allons, suis-moi.

SCÈNE VI

LA STATUE, DOM JUAN, SGANARELLE.

LA STATUE.— Arrêtez, Dom Juan, vous m’avez hier donné parole de venir manger avec moi.

DOM JUAN.— Oui, où faut-il aller?

LA STATUE.— Donnez-moi la main.

DOM JUAN.— La voilà.

LA STATUE.— Dom Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l’on renvoie, ouvrent un chemin à sa foudre.

DOM JUAN.— Ô Ciel, que sens-je? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent, ah!

Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan, la terre s’ouvre et l’abîme, et il sort de grands feux de l’endroit où il est tombé.

SGANARELLE.— Voilà par sa mort un chacun satisfait, Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n’y a que moi seul de malheureux, qui après tant d’années de service, n’ai point d’autre récompense que de voir à mes yeux l’impiété de mon maître, punie par le plus épouvantable châtiment du monde137.

136 : Traîne, entraine : 137 : VAR. Ah! mes gages! mes gages! Voilà par sa mort un chacun satisfait: Ciel offensé lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout; tout le monde est content: il n’y a que moi seul de malheureux! Mes gages! mes gages! mes gages! (1683).

TEXTE 3 : Phèdre, Racine, Acte V, scène 6, 1677 (titre définitif 1687)

THERAMENE

A peine nous sortions des portes de Trézène,

Il était sur son char. Ses gardes affligés

Imitaient son silence, autour de lui rangés ;

Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;

Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes ;

Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois

Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,

L’oeil morne maintenant et la tête baissée,

Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Un effroyable cri, sorti du fond des flots,

Des airs en ce moment a troublé le repos ;

Et du sein de la terre, une voix formidable

Répond en gémissant à ce cri redoutable.

Jusqu’au fond de nos coeurs notre sang s’est glacé ;

Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé.

Cependant, sur le dos de la plaine liquide,

S’élève à gros bouillons une montagne humide ;

L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,

Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.

Son front large est armé de cornes menaçantes ;

Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes ;

Indomptable taureau, dragon impétueux,

Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

Ses longs mugissements font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,

La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;

Le flot qui l’apporta recule épouvanté.

Tout fuit ; et sans s’armer d’un courage inutile,

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros,

Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,

Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre,

Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissant

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Se roule, et leur présente une gueule enflammée

Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;

En efforts impuissants leur maître se consume ;

Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.

On dit qu’on a vu même, en ce désordre affreux,

Un dieu qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.

A travers des rochers la peur les précipite.

L’essieu crie et se rompt : l’intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son char fracassé ;

Dans les rênes lui−même, il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur. Cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;

Ils courent ; tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit ;

Ils s’arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des rois ses aïeux sont les froides reliques,

J’y cours en soupirant, et sa garde me suit.

De son généreux sang la trace nous conduit,

Les rochers en sont teints, les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J’arrive, je l’appelle, et me tendant la main,

Il ouvre un oeil mourant qu’il referme soudain :

« Le ciel, dit−il, m’arrache une innocente vie.

Prends soin après ma mort de la triste Aricie.

Cher ami, si mon père un jour désabusé

Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,

Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,

Dis−lui qu’avec douceur il traite sa captive,

Qu’il lui rende… » A ce mot, ce héros expiré

N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré,

Triste objet, où des dieux triomphe la colère.

Et que méconnaîtrait l’oeil même de son père.

TEXTE 4 : Roberto Zucco, Bernard Marie Koltès, 1990 (photocopie)

Corpus 1 scènes de balcon : Comment la mise en espace accentue la tension dramatique dans ces différentes scènes de théâtre ?

TEXTE 1 : Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, Acte III, scène 7, 1897.

ROXANE

Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,

Quels mots me direz-vous ?

CYRANO

Tous ceux, tous ceux, tous ceux

Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,

Sans les mettre en bouquet : je vous aime, j’étouffe,

Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;

Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,

Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,

Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !

De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :

Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,

Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !

J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure

Que comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,

On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,

Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,

Mon regard ébloui pose des taches blondes !

ROXANE, d’une voix troublée.

Oui, c’est bien de l’amour…

CYRANO

Certes, ce sentiment

Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment

De l’amour, il en a toute la fureur triste !

De l’amour, – et pourtant il n’est pas égoïste !

Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,

Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,

S’il ne pouvait, parfois, que de loin j’entendisse

Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !

– Chaque regard de toi suscite une vertu

Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu

À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?

Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?…

Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !

Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !

C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,

Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste

Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots

Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !

Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !

Car tu trembles ! car j’ai senti, que tu le veuilles

Ou non, le tremblement adoré de ta main

Descendre tout le long des branches du jasmin !

Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante.

ROXANE

Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !

Et tu m’as enivrée !

CYRANO

Alors, que la mort vienne !

Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !

Je ne demande plus qu’une chose…

CHRISTIAN, sous le balcon.

Un baiser !

TEXTE 2 : Roméo et Juliette, William Shakespeare, Acte II, scène 2, 1597.

JULIETTE
Hélas!

ROMÉO, bas.
Elle parle.

Oh, parle encore, ange lumineux, car tu es

Aussi resplendissante, au‑dessus de moi dans la nuit,

Que l’aile d’un messager du Paradis

Quand il paraît aux yeux blancs de surprise

Des mortels, qui renversent la tête pour mieux le voir

Enfourcher les nuages aux paresseuses dérives

Et voguer, sur les eaux calmes du ciel.

JULIETTE
Ô Roméo, Roméo ! Pourquoi es‑tu Roméo !

Renie ton père et refuse ton nom,

Ou, si tu ne veux pas, fais‑moi simplement vœu d’amour

Et je cesserai d’être une Capulet.

ROMÉO, bas.

Écouterai‑je encore, ou vais‑je parler?

JULIETTE
C’est ce nom seul qui est mon ennemi.

Tu es toi, tu n’es pas un Montaigu.

Oh, sois quelque autre nom. Qu’est‑ce que Montaigu ?

Ni la main, ni le pied, ni le bras, ni la face,

Ni rien d’autre en ton corps et ton être d’homme.

Qu’y a‑t‑il dans un nom ? Ce que l’on appelle une rose

Avec tout autre nom serait aussi suave,

Et Roméo, dit autrement que Roméo,

Conserverait cette perfection qui m’est chère

Malgré la perte de ces syllabes. Roméo,

Défais‑toi de ton nom, qui n’est rien de ton être,

Et en échange, oh, prends‑moi tout entière !

ROMÉO
Je veux te prendre au mot.

Nomme‑moi seulement « amour », et que ce soit

Comme un autre baptême ! Jamais plus

Je ne serai Roméo.

JULIETTE
Qui es‑tu qui, dans l’ombre de la nuit,

Trébuche ainsi sur mes pensées secrètes ?

ROMÉO
Par aucun nom

Je ne saurai te dire qui je suis,

Puisque je hais le mien, ô chère sainte,

D’être ton ennemi.

Je le déchirerais Si je l’avais par écrit.

JULIETTE
Mes oreilles n’ont pas goûté de ta bouche

Cent mots encore, et pourtant j’en connais le son.

N’es‑tu pas Roméo, et un Montaigu ?

ROMÉO
Ni l’un ni l’autre, ô belle jeune fille,

Si l’un et l’autre te déplaisent.

JULIETTE
Comment es‑tu venu, dis, et pourquoi ?

Les murs de ce verger sont hauts, durs à franchir,

Et ce lieu, ce serait ta mort, étant qui tu es,

Si quelqu’un de mes proches te découvrait.

ROMÉO
Sur les ailes légères de l’amour,

J’ai volé par‑dessus ces murs. Car des clôtures de pierre

Ne sauraient l’arrêter. Ce qui lui est possible,

L’amour l’ose et le fait. Et c’est pourquoi

Ce n’est pas ta famille qui me fait peur.

JULIETTE
Ils te tueront, s’ils te voient.

TEXTE 3 : Médée, Corneille, Acte V, scène 6, 1682.

Médée, en haut sur un balcon.

Lâche, ton désespoir encore en délibère ?

Lève les yeux, perfide, et reconnais ce bras

Qui t’a déjà vengé de ces petits ingrats ;

Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes,

Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes.

Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau

Laissent la place vide à ton hymen nouveau.

Rejouis-t’en, Jason, va posséder Créuse :

Tu n’auras plus ici personne qui t’accuse ;

Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi

De reproches secrets à ton manque de foi.

Jason

Horreur de la nature, exécrable tigresse !

Médée

Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse :

À cet objet si cher tu dois tous tes discours ;

Parler encore à moi, c’est trahir tes amours.

Va lui, va lui conter tes rares aventures,

Et contre mes effets ne combats point d’injures.

Jason

Quoi ! tu m’oses braver, et ta brutalité

Pense encore échapper à mon bras irrité ?

Tu redoubles ta peine avec cette insolence.

Médée

Et que peut contre moi ta débile vaillance ?

Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers

Tiennent de mon secours ce qu’ils ont de lauriers.

Jason

Ah ! c’est trop en souffrir ; il faut qu’un prompt supplice

De tant de cruautés à la fin te punisse.

Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison ;

Que des bourreaux soudain m’en fassent la raison.

Ta tête répondra de tant de barbaries.

Médée, en l’air dans un char tiré par deux dragons

Que sert de t’emporter à ces vaines furies ?

Epargne, cher époux, des efforts que tu perds ;

Vois les chemins de l’air qui me sont tous ouverts ;

C’est par là que je fuis, et que je t’abandonne

Pour courir à l’exil que ton change m’ordonne.

Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés

Des postillons pareils à mes dragons ailés.

Enfin je n’ai pas mal employé la journée

Que la bonté du roi, de grâce, m’a donnée ;

Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays,

Je ne me repens plus de vous avoir trahis ;

Avec cette douceur j’en accepte le blâme.

Adieu, parjure : apprends à connaître ta femme,

Souviens-toi de sa fuite, et songe, une autre fois,

Lequel est plus à craindre ou d’elle ou de deux rois.

Texte 4 : Le Barbier de Séville, Beaumarchais, Acte I, scène 3, 1775.

La jalousie1 du premier étage s’ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent à la fenêtre.

ROSINE
Comme le grand air fait plaisir à respirer !… Cette jalousie s’ouvre si rarement…

BARTHOLO
Quel papier tenez-vous là ?

ROSINE
Ce sont des couplets de La Précaution inutile, que mon maître à chanter m’a donnés hier.

BARTHOLO
Qu’est-ce que La Précaution inutile ?

ROSINE
C’est une comédie nouvelle.

BARTHOLO
Quelque drame encore ! quelque sottise d’un nouveau genre !

ROSINE
Je n’en sais rien.

BARTHOLO
Euh, euh, les journaux et l’autorité nous en feront raison. Siècle barbare !…

ROSINE
Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.

BARTHOLO
Pardon de la liberté ! Qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction2, l’électricité, le tolérantisme, l’inoculation3, le quinquina, l’Encyclopédie, et les drames…

ROSINE, le papier lui échappe et tombe dans la rue.
Ah ! ma chanson ! ma chanson est tombée en vous écoutant ; courez, courez donc, monsieur ! ma chanson, elle sera perdue !

BARTHOLO
Que diable aussi, l’on tient ce qu’on tient. Il quitte le balcon.

ROSINE regarde en dedans et fait signe dans la rue
S’t, s’t ! Le comte paraît. Ramassez vite et sauvez-vous. Le comte ne fait qu’un saut, ramasse le papier et rentre.

BARTHOLO sort de la maison et cherche.
Où donc est-il ? Je ne vois rien.

ROSINE
Sous le balcon, au pied du mur.

BARTHOLO
Vous me donnez là une jolie commission ! il est donc passé quelqu’un ?

ROSINE
Je n’ai vu personne.

BARTHOLO, à lui-même.
Et moi qui ai la bonté de chercher !…

Vous n’êtes qu’un sot, mon ami : ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir de jalousies sur la rue. Il rentre.

ROSINE, toujours au balcon.
Mon excuse est dans mon malheur : seule, enfermée, en butte à la persécution d’un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d’esclavage ?

BARTHOLO, paraissant au balcon.
Rentrez, signora ; c’est ma faute si vous avez perdu votre chanson ; mais ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. Il ferme la jalousie à la clef.

1 Jalousie : ici = fenêtre

2 Attraction : fait référence à la loi de l’attraction universelle de Newton.

3 Inoculation : vaccination