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Chapitre 3 Théâtre et représentation, Séquence 1 une œuvre complète : Cyrano de Bergerac.

Corpus scènes de balcon : Comment la mise en espace accentue la tension dramatique dans ces différentes scènes de théâtre ?

TEXTE 1 : Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, Acte III, scène 7, 1897.

ROXANE
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?

CYRANO
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquet : je vous aime, j’étouffe,
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !

ROXANE, d’une voix troublée.
Oui, c’est bien de l’amour…

CYRANO
Certes, ce sentiment
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
De l’amour, il en a toute la fureur triste !
De l’amour, – et pourtant il n’est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
S’il ne pouvait, parfois, que de loin j’entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
– Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?…
Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !
C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots
Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! car j’ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante.

ROXANE
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
Et tu m’as enivrée !

CYRANO
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
Je ne demande plus qu’une chose…

CHRISTIAN, sous le balcon.
Un baiser !

TEXTE 2 : Roméo et Juliette, William Shakespeare, Acte II, scène 2, 1597.

JULIETTE
Hélas!

ROMÉO, bas.
Elle parle.
Oh, parle encore, ange lumineux, car tu es
Aussi resplendissante, au‑dessus de moi dans la nuit,
Que l’aile d’un messager du Paradis
Quand il paraît aux yeux blancs de surprise
Des mortels, qui renversent la tête pour mieux le voir
Enfourcher les nuages aux paresseuses dérives
Et voguer, sur les eaux calmes du ciel.

JULIETTE
Ô Roméo, Roméo ! Pourquoi es‑tu Roméo !
Renie ton père et refuse ton nom,
Ou, si tu ne veux pas, fais‑moi simplement vœu d’amour
Et je cesserai d’être une Capulet.

ROMÉO, bas.
Écouterai‑je encore, ou vais‑je parler?

JULIETTE
C’est ce nom seul qui est mon ennemi.
Tu es toi, tu n’es pas un Montaigu.
Oh, sois quelque autre nom. Qu’est‑ce que Montaigu ?
Ni la main, ni le pied, ni le bras, ni la face,
Ni rien d’autre en ton corps et ton être d’homme.
Qu’y a‑t‑il dans un nom ? Ce que l’on appelle une rose
Avec tout autre nom serait aussi suave,
Et Roméo, dit autrement que Roméo,
Conserverait cette perfection qui m’est chère
Malgré la perte de ces syllabes. Roméo,
Défais‑toi de ton nom, qui n’est rien de ton être,
Et en échange, oh, prends‑moi tout entière !
ROMÉO
Je veux te prendre au mot.
Nomme‑moi seulement « amour », et que ce soit
Comme un autre baptême ! Jamais plus
Je ne serai Roméo.

JULIETTE
Qui es‑tu qui, dans l’ombre de la nuit,
Trébuche ainsi sur mes pensées secrètes ?

ROMÉO
Par aucun nom
Je ne saurai te dire qui je suis,
Puisque je hais le mien, ô chère sainte,
D’être ton ennemi.
Je le déchirerais Si je l’avais par écrit.

JULIETTE
Mes oreilles n’ont pas goûté de ta bouche
Cent mots encore, et pourtant j’en connais le son.
N’es‑tu pas Roméo, et un Montaigu ?

ROMÉO
Ni l’un ni l’autre, ô belle jeune fille,
Si l’un et l’autre te déplaisent.

JULIETTE
Comment es‑tu venu, dis, et pourquoi ?
Les murs de ce verger sont hauts, durs à franchir,
Et ce lieu, ce serait ta mort, étant qui tu es,
Si quelqu’un de mes proches te découvrait.

ROMÉO
Sur les ailes légères de l’amour,
J’ai volé par‑dessus ces murs. Car des clôtures de pierre
Ne sauraient l’arrêter. Ce qui lui est possible,
L’amour l’ose et le fait. Et c’est pourquoi
Ce n’est pas ta famille qui me fait peur.

JULIETTE
Ils te tueront, s’ils te voient.

TEXTE 3 : Médée, Corneille, Acte V, scène 6, 1682.

Médée, en haut sur un balcon.

Lâche, ton désespoir encore en délibère ?
Lève les yeux, perfide, et reconnais ce bras
Qui t’a déjà vengé de ces petits ingrats ;
Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes,
Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes.
Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau
Laissent la place vide à ton hymen nouveau.
Rejouis-t’en, Jason, va posséder Créuse :
Tu n’auras plus ici personne qui t’accuse ;
Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi
De reproches secrets à ton manque de foi.

Jason
Horreur de la nature, exécrable tigresse !

Médée
Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse :
À cet objet si cher tu dois tous tes discours ;
Parler encore à moi, c’est trahir tes amours.
Va lui, va lui conter tes rares aventures,
Et contre mes effets ne combats point d’injures.

Jason
Quoi ! tu m’oses braver, et ta brutalité
Pense encore échapper à mon bras irrité ?
Tu redoubles ta peine avec cette insolence.

Médée
Et que peut contre moi ta débile vaillance ?
Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers
Tiennent de mon secours ce qu’ils ont de lauriers.

Jason
Ah ! c’est trop en souffrir ; il faut qu’un prompt supplice
De tant de cruautés à la fin te punisse.
Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison ;
Que des bourreaux soudain m’en fassent la raison.
Ta tête répondra de tant de barbaries.
Médée, en l’air dans un char tiré par deux dragons
Que sert de t’emporter à ces vaines furies ?
Epargne, cher époux, des efforts que tu perds ;
Vois les chemins de l’air qui me sont tous ouverts ;
C’est par là que je fuis, et que je t’abandonne
Pour courir à l’exil que ton change m’ordonne.
Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés
Des postillons pareils à mes dragons ailés.
Enfin je n’ai pas mal employé la journée
Que la bonté du roi, de grâce, m’a donnée ;
Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays,
Je ne me repens plus de vous avoir trahis ;
Avec cette douceur j’en accepte le blâme.
Adieu, parjure : apprends à connaître ta femme,
Souviens-toi de sa fuite, et songe, une autre fois,
Lequel est plus à craindre ou d’elle ou de deux rois.

Texte 4 : Le Barbier de Séville, Beaumarchais, Acte I, scène 3, 1775.

La jalousie1 du premier étage s’ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent à la fenêtre.

ROSINE
Comme le grand air fait plaisir à respirer !… Cette jalousie s’ouvre si rarement…

BARTHOLO
Quel papier tenez-vous là ?
ROSINE
Ce sont des couplets de La Précaution inutile, que mon maître à chanter m’a donnés hier.

BARTHOLO
Qu’est-ce que La Précaution inutile ?

ROSINE
C’est une comédie nouvelle.

BARTHOLO
Quelque drame encore ! quelque sottise d’un nouveau genre !

ROSINE
Je n’en sais rien.

BARTHOLO
Euh, euh, les journaux et l’autorité nous en feront raison. Siècle barbare !…

ROSINE
Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.

BARTHOLO
Pardon de la liberté ! Qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction2, l’électricité, le tolérantisme, l’inoculation3, le quinquina, l’Encyclopédie, et les drames…

ROSINE, le papier lui échappe et tombe dans la rue.
Ah ! ma chanson ! ma chanson est tombée en vous écoutant ; courez, courez donc, monsieur ! ma chanson, elle sera perdue !

BARTHOLO
Que diable aussi, l’on tient ce qu’on tient. Il quitte le balcon.

ROSINE regarde en dedans et fait signe dans la rue
S’t, s’t ! Le comte paraît. Ramassez vite et sauvez-vous. Le comte ne fait qu’un saut, ramasse le papier et rentre.

BARTHOLO sort de la maison et cherche.
Où donc est-il ? Je ne vois rien.

ROSINE
Sous le balcon, au pied du mur.

BARTHOLO
Vous me donnez là une jolie commission ! il est donc passé quelqu’un ?
ROSINE
Je n’ai vu personne.

BARTHOLO, à lui-même.
Et moi qui ai la bonté de chercher !…
Vous n’êtes qu’un sot, mon ami : ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir de jalousies sur la rue. Il rentre.

ROSINE, toujours au balcon.
Mon excuse est dans mon malheur : seule, enfermée, en butte à la persécution d’un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d’esclavage ?

BARTHOLO, paraissant au balcon.
Rentrez, signora ; c’est ma faute si vous avez perdu votre chanson ; mais ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. Il ferme la jalousie à la clef.

1 Jalousie : ici = fenêtre
2 Attraction : fait référence à la loi de l’attraction universelle de Newton.
3 Inoculation : vaccination

Chapitre 3 Théâtre et représentation, Séquence 2 l’objet au théâtre. ( avec scène d’exposition de Art, et le monologue d’Harpagon dans l’Avare, acte IV scène 6, textes dans le manuel scolaire).